C’était un lundi. Je ne me souviens pas du jour exact, mais là n’est pas l’important.
Mon frère et moi, nous revenions de l’école. La journée avait été des plus banales pour lui comme pour moi : ni trop longue, ni trop courte, tout aussi stressante qu’à l’accoutumée, ni trop affreuse, ni trop belle, sans trop de problèmes…
Bref : tout semblait aller pour le mieux. Je comptais rentrer chez moi et me terrer dans ma chambre où j’écouterais du Chopin en lisant du Shakespeare.
Cela aurait été un moyen pour moi de faire le vide, d’oublier mes problèmes, l’école, de me débarrasser de ce poids qui m’assaillit chaque soir…
Nous entrâmes. Il me sembla un instant que la maison était vide : pas un bruit, pas un son. Seulement le bruit sourd de nos sacs touchant le sol.
Dans la cuisine, nous découvrîmes notre mère, attablée, le regard rivé sur la tasse de café posée devant elle. Nous restâmes plantés dans l’encadrement de la porte pendant quelques secondes.
Pas un regard, pas un geste, toujours ce regard fixe…
Je sentis à cet instant que quelque chose n’allait pas.
Nous lui adressâmes un « Bonjour ! » timide tout en prenant place à la table.
Elle avait levé les yeux et murmuré un bonjour qui fut couvert par le raclement des chaises sur le carrelage.
Ignorant son état étrange, nous commençâmes à lui faire le récit détaillé de notre journée. Elle sembla s’y intéresser, souri à plusieurs reprises, de ce sourire triste qu’on les gens en deuil.
Profitant d’un instant de silence, elle débuta une phrase qu’elle laissa en suspens :
-Les enfants…
Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Il me semble même qu’il s’était arrêté de battre quelques secondes. J’avais compris, mais je refusais d’y croire. Je jetais un coup d’œil à mon petit frère : il semblait avoir comprit lui aussi.
-…il se peut que vous ratiez l’école un jour ou deux ; votre grand-mère m’a appelé ce matin : votre grand-père est mort.
C’était inévitable. Cela faisait des mois et des mois qu’il était enfermé dans cet hôpital, atteint d’un cancer du poumon… C’était inévitable, et pourtant je ne voulais pas y croire. Cette chose là ne pouvait pas arriver, pas maintenant ! Les médecins lui avaient donné quelques mois à vivre, ce délai ne pouvait pas s’être écoulé si vite !
Une larme venait de rouler sur la joue de ma mère. C’est le moment que choisit mon frère pour éclater en sanglot.
Pour ma part, il m’était impossible de pleurer. J’étais anéantie par cette nouvelle, mais les larmes ne vinrent pas. Le temps s’était arrêté, les pleurs de mon frère se firent inaudibles. J’avais l’impression que le sol se dérobait sous moi. J’ai tenté de me raccrocher à une pensée heureuse, mais de pensée heureuse il n’y avait pas.
Des souvenirs heureux, lointains, ensevelis sous les gravas de mes problèmes quotidiens, refirent surface. Je me souvins de la Vendée, où nous allions, moi et mon frère, en compagnie de nos grands-parents ; je me souvins des yeux de mon grand-père, chaleureux, immortels, l’un bleu, l’autre vert ; je me souvins de son obsession pour l’argent. C’était un radin, mais aussi quelqu’un de très généreux, que nous aimions pour ses qualités comme pour ses défauts.
Oui, grand-père, je t’aimais ; mon seul regret restera de ne te l’avoir jamais dit de ton vivant.
Tu étais si grognon, mais si sympathique ; tu aimais les livres, tu aimais Aragon, Léo Ferré, Jacques Brel et Emile Zola ; tu aimais écoutais Grand Corps Malade, tu aimais l’art, la poésie ; tu étais ce vieil érudit dont els longs discours philosophiques nous faisaient rire… tu soupirais –tu pensais sans doute que nous étions de jeunes cons, et tu avais raison. Si je m’étais douté un seul instant que tu partirais si partirais si tôt, je les aurais tous écoutés avec respect, ce respect que l’on doit à un vieil homme empli de sagesse.
Tu avais tout à m’apprendre, mais je ne t’ai pas écouté ; si tu savais comme je m’en veux ! J’étais stupide, innocente. Pardonne-moi !
La vie ne m’aura pas laissé le temps nécessaire pour te connaître, savoir qui tu étais vraiment.
Pars tranquille, à présent. Saches que tu demeureras à jamais dans nos cœurs lourds de chagrin. Pour moi, tu vis toujours. Chaque livre que je lis, chaque chanson du Grand Ferré et du Grand Jacques, tu es là, présent. Chaque mot employés dans « Avec le Temps », je les ai vus s’afficher sur tes lèvres ridées, pendant tes longs discours passionnés.
Quoi qu’il arrive, tu resteras un exemple pour moi. Je ne t’oublierais pas. Je gage que la vie au pays des morts est mille fois plus reposante que celle que tu as mené, à te battre pour les tiens jusqu’à l’épuisement. Pars, à présent. Je te dis adieu, et merci !
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